
N°33 - août 2000
L’anarcho-syndicalisme dans la guerre d’Espagne
Espagne 1936
Suite au un coup d'état mené à partir du Maroc Franco remporte des victoires en Andalousie, à Saragosse, à Séville et à Oviedo. Les travailleurs avaient réagi trop tardivement ou avaient fait confiance trop longtemps à des chefs d'armée qui se proclamaient fidèles à la République, pour trahir dans les heures suivantes. L'Andalousie et Séville étaient essentiellement des régions rurales, où les paysans n'avaient pas la même tradition d'organisation que les travailleurs des grandes villes. Par contre partout où les travailleurs prennent l'initiative ils gagnent. A Barcelone les dirigeants de la CNT réclament des armes aux socialistes qui refusent, les militants de la CNT vont les chercher dans les magasins ; les dockers s'emparent des armes sur les bateaux du port. Un slogan naît : NO PASARAN ! Les travailleurs barcelonais pourront régler leur compte aux les troupes franquistes et les écraser par le nombre. Les travailleurs sont mal armés et subissent de lourdes pertes mais leur nombre est si impressionnant que les victimes sont toujours remplacées et l'armée de Franco sera submergé par la foule. A Madrid, la CNT et L'UGT (syndicat socialiste) appellent à la grève générale et les barricades s'élèvent, avant que les militaires se soient mis en mouvement et les fascistes ne passeront pas. Ils ne passeront pas non plus à Malaga et dans le pays Basque.
Une nouvelle société
La lutte contre le fascisme s'élargit très vite à la lutte contre le système. La république ayant montré son incapacité à lutter contre le fascisme (alors que tous soupçonnaient un coup d'état les socialistes nient son existence quand il débute) les travailleurs se sont organisés eux-mêmes pour gagner contre leur ennemi de classe. Les travailleurs prennent tout en main. Il faut assurer la production d'armes, les milices, le ravitaillement, les transports pour gagner la guerre. Ils doivent donc relancer l'économie, ce qu'ils essayent de faire à l'initiative de la CNT. Barcelone est la ville où la collectivisation est la plus poussée : 70% des entreprises saisies, les transports en commun, l'électricité, le gaz, le téléphone, la société des pétroles sont collectivisée. A Valence les ateliers de construction navale sont sous contrôle ouvrier. A Gijon la pêche est gérée par les comités ouvriers. Les travailleurs gèrent leur vie et les salaires augmentent malgré la guerre, 10% d'enfants en plus sont scolarisés, par endroit les terres sont collectivisés et la production augmentent de 50% selon la CNT, les mendiants sont pris en charge et reclassés. L'imagination des travailleurs pour résoudre des situations désespérées ou améliorer leur vie atteint des sommets. Ainsi les fascistes ont subi de terribles défaites mais en plus ils ont déclenché ce que leur action voulait prévenir : la révolution. Mola un dirigeant du coup d'état juge même la cause perdue et dira que s'il a continué c'est parce qu'il n'arrivait plus à contrôler les hommes mis en mouvement. Cependant la bourgeoisie se rallie toujours plus largement au fascisme, la démocratie parlementaire étant incapable de freiner l'élan révolutionnaire. De plus la révolution n'a plus comme seul adversaire la bourgeoisie espagnole : l'Allemagne et l'Italie apporteront un soutien militaire massif et décisif à Franco. En France les espagnols fuyant leur pays sont internés par l'État ; les armes pouvant soutenir les antifascistes d'Espagne n'ont pas le droit de passage, ce qui isole encore plus la révolution. Les craintes pour leurs intérêts immédiats et pour leur propre pays ont poussé les capitalistes français et anglais à ne pas intervenir et donc à ne pas donner d'armes pour la lutte antifasciste.
Isolement
" Une Espagne fasciste ressuscitée, en complète sympathie avec l'Italie et l'Allemagne, est une sorte désastre. Une Espagne communiste qui déploierait à travers le Portugal et la France ses perfides tentacules, en est une autre , et que beaucoup considère comme pire..." expliqua Churchill ; ainsi le héros de 39-45 adresse-t-il sa sympathie aux antifascistes d'Espagne. Seule la Russie stalinienne livre des armes pour lutter contre les fascistes mais ce soutien n'est que de façade, Staline ne voulant ni s'isoler des démocraties occidentales ni favoriser l'ascension de la révolution. Les travailleurs s'étant engagés dans la révolution, on assiste à une situation de polarisation extrême où le choix se fait entre fascisme et révolution. Or les fascistes sont organisés et pourront obtenir le soutien de tous les capitalistes de la planète. Pour gagner il aurait fallu décréter l'indépendance du Maroc ce qui aurait pu permettre de couper les bases arrières de Franco ; pousser les collectivisations à leur terme. Ceci aurait inspiré tous les hésitants et permis de remettre en cause la suprématie franquiste en Andalousie et à Séville ; il aurait fallu remplacer la République par le pouvoir des travailleurs et là encore inspirer plus de monde en Espagne mais aussi en Europe. Pour faire ça il fallait des gens partout pour pousser dans ce sens au même moment, pouvant réagir vite, assurant ainsi l'avancée et l'homogénéité de la révolution. Seule la CNT avait le nombre et l'audience suffisante pour le faire.
Guerre ou révolution ?
Le pouvoir est à prendre pourtant les anarchistes refusent de le prendre au nom de grands principes : « Nous pouvions être seuls, imposer notre volonté absolue, déclarer caduque la Généralité [gouvernement catalan NDLR] et imposer à sa place le véritable pouvoir du peuple, mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s'exerçait contre nous et ne la désirions pas quand nous pouvions l'exercer nous mêmes aux dépens des autres ». (Santillan dirigeant anarchiste). Ne réussissant pas à impliquer plus de monde, les dirigeants de la CNT sont contraints de rejoindre un gouvernement bourgeois seul moyen pour obtenir des armes rapidement (qu'ils n'auront jamais). Pourtant de nombreux révolutionnaires de la CNT ont essayé de poursuivre la révolution. L'outil-CNT explose d'autres militants ne combattant plus pour faire avancer la révolution mais seulement pour défendre la république. La guerre devient donc purement militaire entre l'Espagne républicaine (qui n'a aucune chance de gagner) et les fascistes. A la fin du XVIIIe siècle St Just disait " ceux qui font une révolution à moitié creusent leur propre tombe ". Depuis que ce soit à Petrograd en 1917 en Allemagne en 1919 à Barcelone en 1936 les grands mouvements ont toujours déclenché une réaction et une répression croissante des dirigeants du monde entier. Ce qui a manqué dans la plupart des cas c'était une organisation suffisante. C'est ce qui a manqué en Espagne.
Guillaume Bosc (Lyon)Accueil Sommaire du journal Article suivant