N°33 - août 2000

Livres

Socialisme utopique et socialisme scientifique

Friedrich Engels

A l'heure où les luttes se diversifient et s'étendent, certaines revendications tendent à tenir le haut du pavé. C'est le cas de l'exigence d'un contrôle citoyen réclamé par de plus en plus de personnes lors des Seattle, Millau ou dans les débats autour des OGM, de la vache folle, etc. Cette exigence qui monte de la maîtrise de nos vies est une poussée de résistance contre l'anarchie généralisée des échanges économiques qui engendrent la folie aveugle du système. 

Une telle gestion démocratique par en bas de la société, si elle est généralisée cela s'appelle le socialisme. A l'époque où Engels écrit Socialisme utopique et socialisme scientifique, en 1880 ces débats existaient déjà. La question était de savoir si un tel contrôle est possible. Engels donne des éléments de réponse en rédigeant une histoire succincte des idées socialistes, où il montre que le socialisme par en bas est possible grâce aux contradictions du capitalisme. Cela suppose que l'économie soit gérée démocratiquement par les travailleurs, l'appropriation de la production doit devenir sociale. Cette socialisation est rendue possible par le système capitaliste lui-même. En effet, c'est celui-ci qui a déjà rendu sociale la production alors qu'elle était individuelle sous l'ancien régime. On produisait essentiellement en petites unités et le plus souvent pour sa propre consommation. Désormais, les travailleurs sont dans de grosses unités pour fabriquer des marchandises destinées à être vendues et dont la richesse revient à un patron. Les contradictions sont énormes car les travailleurs se trouvent dans la possibilité d'agir collectivement contre leur patron qui, pour maintenir sa position, doit faire toujours plus de profits ; donc licencier, baisser les salaires etc. En définitive, on voit apparaître des intérêts totalement divergents dont la manifestation concrète est la lutte de classes. C'est l'apparition de la classe ouvrière qui va donc enfin permettre de lier le but recherché (l'instauration du socialisme) avec le processus qui permet de l'atteindre. Au cours de leurs luttes, les travailleurs prennent conscience qu'ils peuvent se passer de leurs patrons et organiser eux-mêmes la production. Ils prennent conscience de leur pouvoir potentiel. Des solutions alternatives sont alors mises en place et servent de test pour construire concrètement le socialisme par en bas. Evidemment, l'immense majorité des travailleurs, paysans ou étudiants qui sont à la pointe des luttes actuelles pensent seulement qu'ils ne peuvent obtenir que des avancées démocratiques limitées et cela sans remettre en cause la totalité du système. Cela n'est pas étonnant, puisque le siècle passé fut entièrement dominé par le réformisme et son acolyte, le stalinisme. Un des points communs de ces deux systèmes est d'avoir occulté le principe du socialisme par en bas. Le réformisme a développé l'idée que le capitalisme pouvait évoluer pacifiquement, donc se réformer par en haut. Le stalinisme, lui, a œuvré dans le sens de l'écrasement de toute idée révolutionnaire. Dans les deux cas, on sous-entend une élite éclairé, un génie dominant le reste et venu d'on ne sait où. Engels montre qu'un changement réel ne peut justement pas venir d'un cerveau isolé. Le socialisme n'est pas une idée « qu’il suffit qu'on découvre pour qu'il conquière le monde par la vertu de sa force propre». C'était le problème des socialistes utopiques tels que Fourier, Owen, etc. dont les travaux consistaient à élaborer des sociétés idéales. Ils partaient bien du système mais ne pouvaient faire que le constat de ses ravages. Leur réflexion se résumaient à une critique sans qu'ils arrivent à comprendre quelle dynamique avait fait que c'est le capitalisme qui était apparu et comment leur socialisme lui succéderait. La démarche d'Engels est de montrer qu'à l'époque les socialistes utopiques n'avaient pas la clé pour comprendre la dynamique sur laquelle se développait le capitalisme. C'est justement du fait de l'apparition des premières luttes ouvrières, de chocs frontaux entre la bourgeoisie et le prolétariat (insurrection des canuts en 1831, premier mouvement ouvrier national : les chartistes anglais de 1838 à 1842 etc. ) que le socialisme va devenir une science. Engels explique : « Le socialisme n'apparaissait plus maintenant comme une découverte fortuite de tel ou tel esprit de génie, mais comme le produit nécessaire de la lutte de deux classes produites par l'histoire, le prolétariat et la bourgeoisie. La tâche ne consistait plus à fabriquer un système social aussi parfait que possible, mais étudier le développement historique de l'économie qui avait engendré d'une façon nécessaire ces classes et leur antagonisme, et à découvrir, dans la situation économique ainsi créée, les moyens de résoudre le conflit ». Pour Engels, les conditions étaient désormais réunies pour la construction du socialisme. Et ce qui était vrai à son époque l'est d'autant plus aujourd'hui tant les contradictions du capitalisme se sont aggravées : la classe ouvrière est aujourd'hui présente sur la planète entière, les concentrations de capitaux se sont aggravées de manière phénoménale, etc. Pour contrôler l'OMC et de manière plus générale sa propre vie, le mouvement anticapitaliste devra s'élargir en une lutte pour changer le système. Pour cela, il lui faut s'inspirer d'un livre comme celui-ci !Odon Koller (Lyon-Bron)

Marx :Des idées pour le 21e siècle

Pour 33 francs (soit moins que deux paquets de cigarettes…), le dernier essai de Terry Eagleton sur Marx est un retour extrêmement vivifiant à des idées que certains avaient déjà condamnées à une mort certaine. Comprendre la société est une nécessité pour ceux qui veulent la changer. C'est la tâche que s'est assignée Marx et où il n'a pas manqué de laisser un héritage extraordinairement riche d'analyses et de perspectives. Terry Eagleton, au travers de son ouvrage offre une démarche très pédagogique, choisissant de construire son livre de manière à ce qu'il soit le plus accessible à tous. En effet, après chaque citation de Marx, il reprend l'idée directrice et la développe de façon claire. Il nous offre le cheminement d'une réflexion profonde reliant l'analyse des conditions matérielles d'existence et la période historique dans laquelle la société évolue. On retrouve la clarté avec laquelle Marx nous décrit les contradictions du capitalisme et comment celles-ci ne peuvent que, au fur et à mesure, s'intensifier et s'aggraver. Ce livre qui s'articule autour de 4 chapitres - philosophie, anthropologie, histoire et politique - offre une vision assez large du marxisme permettant d'en cerner les idées essentielles. Loin d'énoncer simplement les contradictions du système, Marx ouvre la voie du changement en cassant les bases " théoriques " de la société capitaliste qui défend avec férocité l'idée que l'histoire n'est qu'une succession d'événements majeurs résultant de l'action de quelques grands hommes. Si cela était vrai, il n'y aurait effectivement plus rien à faire, on se contenterait de contempler ce défilé permanent et notre vie ne changerait jamais. Mais l'histoire, notamment l'histoire des sociétés nous montre que tous les changements se sont produits car à un moment donné les hommes ont influencé le cours de leur histoire. Chaque révolutionnaire qui se bat pour renverser le capitalisme le fait dans des conditions qui ne sont ni choisies, ni idéales ; il le fait dans l'état dans lequel la société se trouve. Eagleton nous retrace de manière cohérente, riche et surtout accessible le marxisme où les rapports forcés entre les hommes seraient abolis et où l'intérêt individuel se confond avec l'intérêt collectif. Ce livre confirme la sortie des années noires, caractérisées par la chape de plomb que représentait le stalinisme. Il sonne le retour incontesté d'une volonté de renouer avec le marxisme classique. Ce livre, écrit en 1997, soit deux ans après les fameuses grèves de décembre 1995 qui ont marqué le grand tournant, peut contribuer largement à la monté en puissance de la confiance qui fait émerger un mouvement de résistance anticapitaliste qui apparaît comme un signal significatif d'une prise de conscience grandissante. Grâce à une diffusion large (Fnac) c'est un outil qui participe à la construction d'un courant révolutionnaire authentiquement marxisme.
Meïssa Allal (Paris)Marx, Terry Eagleton, Coll. Points, Seuil, 33 F, 90 p.

Retour sur la condition ouvrière

Les auteurs ont étudié entre 1983 et 1994, années noires de la classe ouvrière française, à partir d'entretiens, la condition des OS de l'usine Peugeot à Montbéliard, et éclairent une réalité de la condition ouvrière à l'heure de la mondialisation. Le salarié doit satisfaire une demande capricieuse : suppression des stocks et développement du " juste à temps ", multiplication des modèles et des options, accélération des cadences, " zéro défaut "… La direction brise les solidarités collectives héritées du taylorisme (moments de pauses, grèves…). L'embauche d'intérimaires, bacheliers ou BTS, acquis aux nouvelles méthodes de production fait entrer la concurrence au sein des équipes (modules) d' OS (opérateurs) sur la chaîne (ligne), par le développement des primes et sanctions collectives notamment. Les jeunes diplômés deviennent parfois des moniteurs, chargés d'inculquer aux OS ces nouvelles méthodes. Les ouvriers se sentent dépossédés d'un savoir-faire, isolés, en état de déchéance physique et intellectuelle. L'enquête continue dans les établissements scolaires. L'école est le lieu de report des aspirations ouvrières : les enfants doivent échapper, par les études, à l'usine ou au chômage. Mais l'inquiétude est là, face au leurre de la démocratisation de l'enseignement (politique des " 80% de bacheliers "). La plupart des enfants, en échec scolaire, sont vite marginalisés. Les lycéens rejettent à la fois le monde des parents, qui leur fait peur, et celui des études, qu'ils ne peuvent suivre. Les parents subissent le dénigrement de la valeur de leur force de travail et de leurs diplômes à la fois à l'usine, sur le marché du travail, mais aussi chez eux, où la contestation vient de leurs enfants ! Le lycée dissout les valeurs ouvrières de solidarité issues des luttes des vieux OS. Puis les auteurs insistent sur la " déstructuration du groupe ouvrier " à travers les difficultés d'un jeune moniteur, et à travers la crise du militantisme et du syndicalisme face aux formes nouvelles d'organisation du travail. Les jeunes ouvriers, précarisés, ne militent plus. L'esprit de classe a disparu face à l'individualisme et à la flexibilité. 
Concurrence
La concurrence pour le travail est rude et les jeunes des familles d'immigration récente (Maghrébins, Turcs), désireux de travailler mais refusant de s'identifier à une classe ouvrière qu'ils ne comprennent pas, sont les nouvelles victimes de l'emploi précaire, et du racisme. Sans les repères de classe de leurs parents, certains cherchent des formes nouvelles de solidarité comme parfois le repli identitaire et religieux. Les repères ont donc changé. Il n'y a plus de contre-pouvoir face à la direction, ce qui fait obstacle à la construction de solidarités. Le monde des " cols bleus " semble s'être effondré mais le monde ouvrier n'a pas disparu, même si la condition ouvrière s'est profondément transformée. Elle s'est développée dans le secteur des services : de plus en plus de salariés sont prolétarisés et voient leurs conditions de travail se dégrader (caissières, maîtres auxiliaires…). 
Luttes à venir
Un retour en force des luttes politiques permettra aux prolétarisés, ouvriers ou non, de ne plus être écrasés sans réaction d'envergure. Les luttes et victoires passées du mouvement ouvrier servent d'exemple. Les luttes à venir devront être mondiales et prendre en compte tous les exploités du nouveau système productif, à qui il s'agira de redonner une solide culture de combat. Les centaines de luttes menées cette années autour des 35 heures, les grands rassemblements contre l'OMC ou le FMI n'en sont-ils pas les prémices, et n'ont-ils pas tourné la page de ces années noires ?
Lanig CATALA, (Paris)
Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999, 468 pages, 140 francs.

Accueil    Sommaire du journal    Article suivant