N°33 - août 2000

Tous à Prague !

    40 000 personnes ont le contrôle de 80% de l'économie mondiale. 20 000 d'entre elles seront à Prague lors du sommet du FMI le 26 septembre prochain. Prague c'est en République Tchèque. Le choix de la ville n'est pas anodin : ce pays est présenté comme le modèle de la réussite du capitalisme et du libéralisme dans les pays de l'Est. Pourtant la croissance économique sur les dix dernières années est nulle !La mobilisation fait déjà peur au gouvernement : Vaclav Havel a proposé aux organisations à la tête du mouvement de venir discuter au cours du sommet. Il cherche à diviser le mouvement. Sa proposition a suscité des débats sur la stratégie à adopter : participer ou non. Mais il n'y a rien à discuter avec eux. La ville de Prague mobilise 11 000 flics pour protéger le sommet et des conseillers du FBI sont sur déjà sur place pour les entraîner. Le ministre de l’Éducation a ordonné l’évacuation des lycéens et des écoliers de la ville. Une tempête se prépare. Prague peut être le point de convergence de tous les fronts de lutte en Europe. Fermons le FMI! Tous à Prague !

Prague, ce n’est que le début

Nous avons parlé avec Johana Ruzickva et Martin Saffer, deux militants du journal Socialisticka Solidarita, qui participent au collectif de préparation pour Prague, l'Inpeg.

Quelle est la signification de la réunion du FMI à Prague ?
La politique néo-libérale du FMI et de la Banque mondiale, qui est appliquée dans le monde entier, frappe aussi en République Tchèque. En conséquence, beaucoup de gens ont souffert, le chômage a augmenté et les services publics sont attaqués. Plus de 100 000 travailleurs ne sont plus payés. Maintenant, 20 000 banquiers viennent célébrer leurs politiques néo-libérales et vont essayer d'améliorer leur image publique, sérieusement endommagée à Seattle et à Washington. Il est important d'empêcher cette réunion et il est important que les gens en République Tchèque montrent que ce n'est pas ce pourquoi nous nous sommes battus en 1989, lors des " révolutions de velours ". C'est la première réunion de ce type en Europe de l'Est. Après 1989, on a parlé de la victoire du capitalisme. Le FMI a été invité il y a cinq ans à Prague. On parlait du miracle économique tchèque et on nous expliquait comment tout irait de mieux en mieux. En fait, ça a été un désastre. 
Comment se passent les préparatifs de la manif ?
Il va y avoir un contre-sommet du 21 au 24 septembre. Nous allons essayer de montrer qu'il y a une alternative. Nous devons développer une critique du système. Il va y avoir des économistes de gauche, des militants des droits de l'homme, des gens d'Afrique et d'Inde, le professeur Teeple du Canada, Vandana Shiva. Susan George et Noam Chomsky ont été invités. Il y aura des débats, des festivals, des groupes de musique, du théâtre de rue. Mais le point d'orgue est la manifestation du 26 septembre au début de la réunion du FMI. Tous les jours, il y a quelque chose dans la presse sur la réunion et sur les protestations. Quand nous organisons des tables de mobilisation, beaucoup de gens s'arrêtent. Ils sont en colère. 2,8 milliards de couronnes (1,5 milliards de francs) ont été dépensées pour le FMI, mais il n'y a pas d'argent pour la santé et l'éducation. La troisième banque du pays vient de faire faillite et a été vendue à une autre banque du jour au lendemain. Le gouvernement s'est engagé à garantir les liquidités : 200 milliards de couronnes (110 milliards de francs), soit un tiers du budget de l'État.
Quelles sont les perspectives dans ce contexte pour construire une alternative à gauche ?
Je crois qu'il y a le même sentiment anticapitaliste parmi la jeunesse que dans d'autres pays. Les gens posent énormément de questions. Souvent, ils pensent que le marché n'est pas le meilleur système possible, mais ils demandent à savoir ce que l'on pourrait faire à la place. Il y a un très grand potentiel. Nous sommes un petit groupe, mais nous pouvons doubler ou tripler de taille. C'est très important de dire que Prague ce n'est pas une fin en soit, ce n'est que début. Il faut que beaucoup de gens viennent à Prague pour continuer à construire le mouvement après.

Mobilisations

République Tchèque
Plusieurs tournées du pays se préparent dont un " Seattle tour " sur l'expérience de Seattle, une caravane sur les différentes expériences de la politique du FMI et de la Banque Mondiale en Europe de l'Est, une tournée organisée par les syndicats. La manifestation du 26 septembre sera le point d'orgue d'un Festival d'Art Politique qui débutera le 21 septembre. Les organisateurs de la manifestation ont lancé un appel à toutes les organisations de gauche et les syndicats d’Europe. 

France
SUD-Rail soutient l’appel des organisations tchèques à manifester à Prague. A l'initiative de plusieurs collectifs de différentes villes, une caravane sillonnera la France pour construire la mobilisation. Du 24 au 28 juillet une semaine d'organisation devait se tenir à Dijon. Contacts : Espace autogéré des Tanneries, 13/15/17 bd de Chicago, 21 000 Dijon - tél. : 03 80 65 10 57 Des comités de mobilisations sont en train de se lancer dans plusieurs villes, plusieurs quartiers. Contacter le journal : 01 46 07 99 37

Grèce
Les bourses du travail du Pyrée et d’Athènes mobilisent pour Prague. 

Grande Bretagne
A l'occasion du congrès du Labour Party à Brighton en septembre, au-delà d'une manifestation contre la politique de Blair, doit se tenir un sommet anticapitaliste rassemblant dirigeants du mouvement anticapitaliste, syndicalistes, militants, …

Fermons le FMI

Le Fonds Monétaire International (FMI) a été créé à la sortie de la Deuxième Guerre Mondiale (Conférence de Bretton Woods en 1944) pour instaurer un nouvel ordre mondial.

Version officielle (ses statuts) : le FMI doit " mettre en place une coopération monétaire internationale pour favoriser l'expansion et l'accroissement harmonieux du commerce mondial. Assurer la stabilité des changes et l'équilibre des balances des paiements, soutenir les pays en difficulté commerciale ", telles sont les prérogatives de cette institution, qui dispose pour cela d'un fonds de 300 milliards de dollars versés par les pays membres. 
Bilan 
Dans la réalité : 300 milliards de dollars et une institution internationale dont le G7 (États-Unis, Canada, Japon, France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie) détient 40% des droits de vote, c'est se donner les moyens d'imposer un ordre libéral mondial. Et le bilan est sans appel. Le FMI prête des devises aux pays en développement qui connaissent des difficultés commerciales. Les sommes en jeu sont dérisoires au regard des besoins et des moyens (elles ne représentent que la moitié des crédits totaux accordés, l'autre moitié allant vers les pays riches). Mais elles suffisent aux pays développés pour avoir la mainmise sur l'ensemble de l'économie du pays emprunteur, en le soumettant à un " programme d'ajustement structurel " (politique d'austérité, combinée à une dérégulation totale de l'économie). Cela signifie des restructurations (licenciements), la libéralisation du marché du travail (baisse des salaires), la privatisation des services publics (la hausse du coût d'accès à la santé ou à l'éducation), rachetés ensuite une bouchée de pain par les firmes multinationales des pays riches. Avant les aides : la détresse ; après les aides : le libéralisme, qui diminue les salaires des travailleurs russes de 40% ou demande au travailleur du Mozambique qui touche le salaire minimum d'en débourser 13% pour une consultation médicale.
Désastre
Contraints de surcroît de rembourser cette dette, donc de se procurer des devises, les pays du Tiers-monde en arrivent à une situation où l'agriculture, première source de revenu, est orientée vers la production de biens demandés par les pays développés (coton, café,…) plutôt que d'assurer leur autosuffisance alimentaire. Pour 10 F d'aide versés aux pays les plus pauvres, 110 F retournent en remboursement de la dette, dont 25% reviennent au FMI et à la Banque mondiale. Et ce sont des milliers de gens qui meurent chaque année des conséquences de cette politique. Le FMI offre les conseils de ses experts économiques aux pays riches. Un des derniers en date concerne l'Union Européenne : il préconise entre autres que les déficits publics soient nuls d'ici 2002 et que les salaires ne soient plus fixés par des conventions collectives mais par la demande. Tout en continuant à réduire les pressions fiscales, et particulièrement sur les tranches supérieures, donc, en diminuant les dépenses de l'État dans le secteur public. En France notamment les dépenses de santé sont considérées par le FMI comme " une pression (…) inquiétante " (rapport du 10 juillet) sur le budget de l'État. Qui voudrait de ces conseils ? 
Au service des classes dirigeantes
" Les Ministres sont tout à fait déterminés à atteindre […] une situation d'équilibre avant les échéances fixées. […] Le marché du travail sera réformé en profondeur " a commenté Laurent Fabius en sa qualité de président de l'Eurogroupe (composé des 11 Ministres des Finances de la zone euro). CQFD. Et les termes de l'échange Nord/Sud ? Et la taxe Tobin ? Ce n'est pas son problème. Car voilà la politique du FMI : la colonisation déguisée des pays du Tiers-monde, l'exploitation accrue des travailleurs, un nivellement par le bas des conditions de vie. Un puissant outil au service des classes dirigeantes et des capitalistes.
Vanina Giudicelli (Jussieu)

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