N°33 - août 2000

 

Tous pourris : D'où vient la corruption?

Ces dernières années la liste des affaires est très longue : le financement occulte des partis politiques, Total en Birmanie, Elf en Afrique, les faux électeurs de Tibéri, le faux rapport de sa femme, les documents falsifiés de Strauss-Kahn ou l'emploi fictif de Cambadélis, pour n'en citer que quelques-unes. Mais pourquoi toute cette corruption ? On voudrait nous faire croire que ce serait dû à la faiblesse humaine de quelques individus, de quelques brebis galeuses. Mais les affaires sont tellement nombreuses - et encore cela ne représente certainement que la partie visible de l'iceberg - qu'on peut dire que, sous le capitalisme, la corruption n'est pas une aberration mais plutôt la norme. En effet, l'explication de la corruption est à chercher dans la logique même du système. Pour survivre dans la jungle capitaliste, chaque entreprise est obligée de gagner des marchés pour maintenir ses profits et rester dans la course. Le principal moyen d'y arriver est économique, c'est-à-dire l'exploitation des travailleurs et l'investissement dans des moyens de production toujours plus performants pour pouvoir vendre moins cher que le concurrent. Mais d'autres moyens sont utilisés aussi comme la pression diplomatique et l'intervention militaire. La corruption fait partie tout simplement de ces autres moyens extra-économiques. Les capitalistes sont prêts à abandonner les beaux discours sur la démocratie et la légalité quand leurs intérêts sont en jeu. Comme souvent, cette vision des choses est assumée de la manière la plus cynique par des hommes politiques de droite. En 1987, dans un article du Monde, Charles Pasqua disait bien que la " La démocratie s'arrête là où commence la raison d'État ", c'est-à-dire là où commence l'intérêt des entreprises que l'État protège. En 1992, Yves Mény cite Alain Madelin au sujet du financement occulte des partis politiques : " La fausse facture est aussi nécessaire au monde de la politique que l'air propre aux hommes d'une constitution normale ".
Corruption contrôlée
Est-ce que cela signifie que dans cette guerre économique, à tout moment tous les coups sont permis ? Non, car à terme cela pourrait être dangereux y compris pour les membres de la classe dirigeante eux-mêmes. Un exemple aujourd'hui est celui de la Russie où le développement rapide d'un capitalisme privé à forte tendance mafieuse a entraîné la mort de milliers de personnes dont l'assassinat de dizaines de chefs d'entreprise dans leur lutte implacable pour des marchés. Dans des pays comme la France, l'État capitaliste permet de contrôler et de réprimer les exploités. Mais il permet aussi de fixer les règles pour les exploiteurs et cela pour plusieurs raisons. Cela permet d'assurer leur propre sécurité physique. Mais surtout cela permet de garder une certaine cohésion de leur classe. Une classe dominante qui se bat entre elle en ne respectant aucune règle risque de créer des divisions qui fragilisent l'ensemble de la classe et d'ouvrir la porte à des révoltes, voire des révolutions venant des exploités d'en bas. Enfin des règles permettent de limiter la colère populaire en donnant l'impression que tout le monde est égal devant la loi. Mais quelle loi ? Car en même temps c'est l'existence de l'ensemble de leurs lois qui permet de brouiller les cartes quand il s'agit de définir ce que représente la corruption. Si on prend la définition du dictionnaire, la corruption c'est " Des moyens que l'on emploie pour faire agir quelqu'un contre son devoir ou sa conscience ". Si une société verse 200 millions de francs au fils du président pour emporter un contrat, c'est de la corruption. Par contre lorsque Elf verse 200 millions de francs en stock options à Philippe Jaffré, l'État décide que c'est parfaitement légal et la conscience du PDG n'est pas troublée. Pourtant pour nous, dans le fait de gagner en quelques secondes l'équivalent de 3 000 ans de travail d'un smicard il n'y a rien de plus obscène ou de criminel. Le député qui reçoit un pot de vin pour services rendus est considéré comme corrompu. Mais le même député n'est-il pas autant corrompu par son salaire élevé, sa consommation des meilleurs repas bien arrosés et tout frais payés, les réceptions, les voyages gratuits en première classe, etc. Le maire d'une ville qui reçoit d'un homme d'affaires une enveloppe pleine de billets puis renvoie l'ascenseur avec des contrats juteux est considéré comme pourri. Mais celui qui se fait élire grâce aux éloges du journal local possédé par le même homme d'affaires, est-il moins corrompu ? La corruption " illégale " mais la plus souvent " légale " est omniprésente dans la société capitaliste.
Et la justice ?
Face à nos critiques, les défenseurs du système font remarquer que les tribunaux ne sont pas restés complètement inactifs et que certains coupables se sont retrouvés en prison. Comme nous l'avons dit, la classe dirigeante tient à garder un certain contrôle sur les affaires pour que la concurrence ne devienne pas trop «déloyale» mais elle doit aussi tenir compte dans une certaine mesure de l'opinion publique. En 1991, un sondage montrait que deux tiers de la population considéraient que les hommes politiques étaient malhonnêtes et il a fallu un certain nombre d'opérations poudre aux yeux pour tenter de restaurer la crédibilité du système. Néanmoins, il y a toujours eu des limites - déplacement des juges trop gênants, amnistie pour les députés votée par eux-mêmes, vote du Conseil constitutionnel (présidé par Roland Dumas !) pour préserver Chirac d'un éventuel procès tant qu'il est président, etc. Quant à ceux qui sont allés en prison, comme Tapie, Carignon ou Noir, ils ont été condamnés parce que les appareils des partis les ont lachés. On peut être sûr que des personnages clé comme Strauss-Kahn s'en sortiront et tout le monde sait que si Tibéri n'a pas encore été complètement laché c'est parce qu'il risque de tout balancer sur Chirac. Ces dernières années il semble y avoir eu une augmentation de la corruption. Mais enfin et surtout, c'est le développement de la mondialisation et l'intensification de la concurrence qui poussent les capitalistes à prendre plus de risques même s'ils sont toujours pris entre l'appât du gain et le risque que la population, dégoûtée, se retourne contre eux. Face à cette vague de corruption il y a un danger que des gens disent, " Ils sont tous pourris, c'est dans la nature humaine et ce sera toujours comme ça ". Pourtant c'est bien le capitalisme, avec le pouvoir autoritaire et les privilèges d'une minorité, qui sécrète ces valeurs de l'individualisme, du chacun pour soi. Le succès dans notre société se mesure par l'enrichissement personnel, par la quantité de marchandises que chacun peut accumuler. Sous le socialisme par contre, le contrôle collectif de la production remplacera l'enrichissement personnel. Cela permettra à d'autres valeurs déjà présentes aujourd'hui de prendre le dessus, des valeurs comme la solidarité et la générosité. Les élus, révocables et responsables devant leurs électeurs gagneront les mêmes salaires qu'eux, vivront dans les mêmes quartiers et mèneront le même style de vie. Avec des élus contrôlés par leur base, la corruption n'aura pas de place dans la nouvelle société. Loin d'être un simple rêve ou vœu pieu, l'histoire nous a donné des exemples de situations où ces changements ont commencé à paraître, dans chaque grande grève, dans chaque situation révolutionnaire. A nous de nous organiser pour en finir avec le capitalisme et toute la pourriture qui l'accompagne.

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