N°33 - août 2000

Perspectives pour le mouvement anticapitaliste :

Une question de classe

Partie de Seattle il y a huit mois, la vague antimondialisation arrivera à Prague le 26 septembre. Elle a inspiré des millions de gens à travers le monde, et a pris une ampleur de plus en plus grande au cours de ces huit mois. Plus elle gonfle et plus se développent les questions de perspectives et de stratégie du mouvement.

Le 11 juillet dernier on pouvait lire dans Libération que ce mouvement était une affaire de lutte entre riches et pauvres et non entre classes, que le marxisme ne pouvait lui être d'aucun secours. Pour Naomi Klein, dirigeante américaine de ce mouvement, sa force résidait dans la diversité de ces composantes : il est comme un "serpent à plusieurs têtes", chaque fois qu'un coup est porté à l'une de ses têtes les autres contre-attaquent. Pourtant au cœur du processus qui a mené à l'explosion de Seattle se trouve une tête qui a emmené toutes les autres et qui n'était pas les pauvres : le mouvement trouve ses racines dans le renouveau des luttes des travailleurs ces dernières années. Les grèves de décembre 95 en France, la grève d'UPS qui en 1997 a été la première victoire après des années de défaites de la classe ouvrière aux États-Unis, la grève menée en 1998 par les travailleurs de Général Motors - la plus grande entreprise du monde - sont autant de victoires qui ont montré à des millions que la résistance était possible. Anticapitalisme
Cette confiance a débouché sur Seattle aux États-Unis, les manifestants de Seattle l'ont diffusée au monde entier. Au cours de ces derniers mois les paysans sans terres du Brésil se sont rassemblés dans de gigantesques manifestations, les Indiens d'Équateur ont fait tomber deux gouvernements, des grèves générales ont éclaté en Argentine, en Afrique du Sud et au Nigeria. C'est aussi la classe ouvrière organisée - principalement au sein de l'AFL-CIO, le premier syndicat américain - qui était au cœur des manifestations de Seattle. Ceux contre qui la manifestation était dirigée ont alors complètement paniqué. Désormais ils ne se laisseront plus surprendre : ils ont déjà prévu 11 000 policiers à Prague. La classe ouvrière devra jouer un rôle toujours plus central pour que le mouvement puisse continuer à aller de l'avant. Il est de plus en plus clair que le mouvement contre la mondialisation est une lutte menée contre un système. Trois exemples illustrent cela. Premièrement, Seattle fut le point de convergence d'une multitude de mouvements (écologistes, antinucléaire, anti-OGM, pacifistes, anarchistes, des gens qui venaient combattre la peine de mort, qui venait défendre Mumia Abu Jamal ou Léonard Peltier, des mouvements citoyens, les syndicats ), tous avaient l'Organisation mondiale du commerce pour ennemi. Deuxièmement, ce qu'exprimaient les slogans de la manifestation de Genève à l'occasion de la réunion de l'ONU.( " A ceux qui veulent dominer le monde, le monde répond résistance ! ") était l'opposition entre la minorité de ceux qui dirigent le monde et la majorité qui n'a aucun contrôle sur leurs décisions. Enfin l'émergence du mot anticapitaliste lui-même illustre la même chose : nous ne nous battons pas simplement pour défendre l'environnement ou abolir la peine de mort, nous ne combattons pas simplement la mondialisation mais un système global. Ce système est celui d'une classe. Les organisations qui sont la cible du mouvement anticapitaliste (OMC, FMI, Banque Mondiale, OCDE,...) sont celles qui veulent mettre le monde en vente. L'OMC par exemple veut mettre en vente les services publics c'est-à-dire ouvrir aux entreprises privées le marché de l'éducation (l'OCDE estime à 875 milliards d'euros par an ce marché, soit autant que celui de l'automobile) ou celui de la santé. Pour nous cela signifie des écoles privées avec des diplômes jetables et des hôpitaux privés où les malades sont obligés d'emprunter pour être soignés. Pour Nike, Microsoft, Coca-Cola, Mc Donald, Bouygues, Total, Elf, Dassault, Vivendi,…cela signifie de nouveaux marchés. Les organisations qui mettent en vente le monde sont celles qui veulent lever tous les obstacles à la poursuite de l'accumulation du capital des grandes firmes, elles sont les organisations des patrons de ces entreprises, de MM. Gates, Desmarest, Dassault ou Seillières.
Exploitation
En France la politique de ces organisations est menée par le Medef, la principale chambre patronale française. " Le Pare (le contrat que doivent signer les chômeurs dans la réforme de l'Unedic NDLR) est une expérimentation néo-libérale. Si on superpose les volets sur la flexibilité des plans Aubry I et II, au plan Juppé et au Pare, on constate que l'on a toutes les préconisations faites par l'OCDE il y a deux ans. C'est ce que l'OMC cherche à obtenir... et ils savent que si ça passe en France, ça passera ailleurs. Nous devons dire qu'on ne négocie pas avec le Medef. ", Vincent Espagne (Observatoire de la mondialisation) s'exprimait en ces termes à Millau. Mais si le capitalisme est le système d'une classe il est avant tout un système fondé sur une relation de production : l'exploitation. La classe dominante ne peut dominer que si elle exploite une autre classe. Le patron tout seul ne crée aucune richesse, il tire ses profits du travail de ceux qu'il emploie. Dans le Manifeste du parti communiste Marx et Engels écrivaient : " L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse aux mains de particuliers, la formations et l'accroissement du capital ; la condition d'existence du capital, c'est le salariat. " En concurrence les uns avec les autres les autres les patrons n'ont d'autre choix que d'accroître le capital dont ils disposent pour rester compétitifs. Cela ne signifie pas seulement qu'ils concentrent entre leurs mains de plus en plus de richesses et que les inégalités s'accroissent (de 1994 à 1998 la fortune des 200 personnes les plus riches est passée de 440 à 1 000 milliards de dollars, soit les revenus de 2,5 milliards de personnes - Alternatives Économiques - janvier 2000). Le capital est ce qui leur permet d'acheter la force de travail de ceux qui sont contraints pour survivre de vendre leur force de travail à un patron. Comme la concentration du capital s'accompagne de gains de productivité, d'une part toutes les autres formes de production disparaissent (le menuisier ne résiste pas à la concurrence de Conforama, le petit commerçant à celle des grandes surfaces, le petit paysan à celle de l'agriculture industrielle,…), d'autre part le capital global ne cesse d'augmenter (le capital fixe reproductible, grosso modo le capital mobilisé par les patrons sous la forme d'équipements, est passé entre 1913 et 1997 en France de 2 162 à 26 049 milliards de francs). La concentration du capital s'accompagne donc d'un nombre toujours plus grand d'exploités : d'une classe ouvrière de plus en plus nombreuse. Le nombre de salariés en France est passé entre 1896 et 1997 de 10 millions à 22,5 millions, et ils représentent aujourd'hui 90% de la population active. Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd'hui dans les villes (Alternatives Économiques - hors série n°44).La force des travailleurs Le capitalisme n'accroît pas seulement les inégalités, ne concentre pas seulement les richesses dans les mains d'une minorité, il s'accompagne du développement d'une classe toujours plus nombreuse et dont les intérêts sont directement opposés à ceux de cette minorité. La relation qui existe entre les travailleurs et leurs patrons met aussi les travailleurs en position de force. Ils sont la majorité mais leur force va bien au-delà de leur nombre. C'est ce que nous a montré la grève des convoyeurs de fonds. Lorsque les travailleurs arrêtent de bosser les patrons ne font plus de bénéfices. C'est d'abord vrai dans le secteur touché directement par la grève. Mais l'impact économique de la grève peut très vite le déborder largement. La grève des convoyeurs a vidé la majorité des distributeurs de billets et a contraint les banques à recycler les faux billets dans les autres (un faux billet pour 40 d'après les associations de consommateurs). Et l'impact des luttes est bien plus qu'économique : les travailleurs de Cellatex ont reçu le soutien des travailleurs de Givet, ont inspiré ceux d'Heineken. Les travailleurs ne possèdent pas les moyens de production mais ils les utilisent. Ces moyens peuvent donc être retournés contre la classe dirigeante. A Seattle les négociateurs de l'OMC n'avaient plus de taxis pour se rendre à la conférence : les chauffeurs étaient en grève. Les bus n'étaient pas une solution de rechange : les conducteurs les avaient placés devant les bâtiments de l'OMC pour en bloquer l'accès. Au même moment les dockers faisaient une démonstration de force : grève dans tous les ports de la côte Pacifique. Tant que la classe ouvrière organisée fut mobilisée la classe dirigeante eut du mal à reprendre l'initiative.  La manifestation de Washington contre le FMI a suivi celle de Seattle. Mais son succès a été de moindre ampleur. Les manifestants étaient organisés en groupes d'affinité qui devaient organiser le blocage du FMI. Certains ont tenu les barrages d'autres les ont abandonnés : le blocage n'a pas réussi. Il manquait la cohésion donnée à Seattle par la classe ouvrière organisée. Cette cohésion est issue de ses traditions de lutte. Seule son action collective peut lui permettre de défendre ses intérêts dans une entreprise ou dans l'ensemble d'une profession. C'est en s'appuyant sur cette tradition, celle des assemblées générales, celle de l'organisation syndicale, que le mouvement anticapitaliste pourra aller de l'avant. La classe ouvrière a montré qu'elle pouvait se saisir des moyens de production pour construire une alternative à ce système. En Russie en 1917, en Espagne en 1936, en Iran en 1979, en Pologne en 1981, les travailleurs sont allés plus loin que la grève, ils ont remis en marche la production sous leur contrôle, pour les faire tourner selon leurs besoins et non pour assurer les profits de la classe dominante. Toute la production est aujourd'hui le résultat d'un travail collectif. Dans le cadre du capitalisme l'appropriation des richesses reste privée. Les travailleurs n'ont pas besoin de leurs patrons pour produire des richesses. Ils sont la classe qui peut construire une alternative à ce système." Ainsi le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle établit son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. " écrivaient Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste. Tout le problème consiste donc à passer de travailleurs divisés mis en concurrence les uns contre les autres, à des travailleurs qui luttent et agissent collectivement en tant que classe. Au XIXe siècle Marx écrivait ces lignes dans Misère de la philosophie : " La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns des autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance [...] Si le premier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, [...] le maintient de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. [...] Dans cette lutte - véritable guerre civile - se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. [...]Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elles-même. Dans la lutte, [...], cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. " Les travailleurs forment aujourd'hui plus que jamais une classe en soi. Fondamentalement c'est du regain de combativité des travailleurs qu'est parti le chemin qui a mené à l'émergence du mouvement anticapitaliste. C'est en tant que classe qu'ils doivent maintenant intervenir dans ce mouvement. C'est la voie qui a été ouverte à Seattle. C'est dans cette voie que se sont engagés les travailleurs grecs dont les sections syndicales mobilisent pour Prague. A Seattle on pouvait voir où elle menait. Dans un stade à 3 km du centre ville un meeting rassemblait 40 000 syndicalistes, l'un des Teamsters (le syndicat des routiers) a déclaré : " Quand je regarde ce stade, je vois une alternative au pouvoir des compagnies. "
Benjamin Lormet (Paris 10e) et Alexandre Gaudillière (Paris 9e)

Et les paysans ?

Le 30 novembre 1999, José Bové expliquait la force du mouvement de Seattle aux journalistes indépendants qui couvraient la bataille devant le congrès de l'OMC : " C'est la première fois depuis longtemps que les paysans et les travailleurs s'unissent ". Le succès de la Confédération paysanne ne tient pas tellement dans sa capacité à refléter les attentes et les revendications des petits paysans en France et dans le monde, mais dans sa capacité à se lier aux travailleurs salariés, à réclamer leur soutien en se raccrochant à leurs propres intérêts. " Ceux qui nous ruinent sont ceux qui vous payent une misère et ne vous donnent accès qu'à une nourriture empoisonnée " dit en substance José Bové ; et c'est un message qui s'adresse aux villes. L'élément central de la victoire de Seattle fut l'intervention des travailleurs organisés. Leurs cortèges étaient parmi les plus nombreux, les mieux organisés et surtout, la grève de solidarité déclenchée dans tous les ports de la côte ouest brandissait une menace suffisante pour que la police n'ose pas les provoquer plus avant en chargeant leurs manifestants. Le grand rassemblement de Millau, le 30 juin dernier, le confirme dans une certaine mesure. La mobilisation s'est organisée dans les villes. En région parisienne, le principal centre d'organisation de la lutte se trouvait dans les locaux du syndicat de cheminots Sud qui a été capable d'affréter un train pour les manifestants. Dans le Nord-Pas-de-Calais, l'essentiel des manifestants montés dans les bus affrétés par la Confédération d'Arras venaient de la ville de Lille. A Millau même, l'essentiel des participants étaient des citadins, c'est-à-dire des étudiants et des travailleurs. 
Lutter contre le marché
Durant deux jours, des dizaines de personnes se pressaient entre les stands syndicaux et politiques pour discuter de la lutte contre le marché tandis que dans les stands paysans voisins on proclamait la défense de nos marchés… un amusant paradoxe plus profond qu'il n'y paraît : lors du meeting final, José Bové expliquait devant 30 000 personnes un peu étonnées qu'il fallait inverser la logique de subventions aux gros exploitants et protéger les exportations des petits ; des revendications très en dessous de ce qu'étaient venus chercher les manifestants. Outre le fait que les paysans représentent moins de 5 % de la population active en France, qu'ils sont moins nombreux dans le monde que les 2 milliards de salariés qui produisent l'essentiel des richesses, les paysans, mêmes très pauvres, sont dans une position bien moins favorable que les travailleurs pour lutter contre le système. Ils représentent une collection d'individus isolés - en temps normal - les uns des autres et en compétition pour les marchés locaux ou internationaux. Cela veut dire, par exemple, que des subventions aux petits paysans dans un pays riche comme la France briseraient rapidement leur alliance avec les paysans du Tiers-monde. Les limites de leur pouvoir étaient bien illustrées par l'intervention d'un militant de la Confédération paysanne lors d'une réunion publique à Paris au mois de juin dernier : " Nous, on ne peut pas faire grève, alors pendant que je fais le travail syndical, ma femme reste à la maison pour faire le travail de la ferme ". Les paysans souffrent tout autant de la folie du capitalisme que les travailleurs. Les êtres humains victimes des pires violences engendrées par le système, de la famine endémique aux destructions causées par les guerres, sont très souvent des paysans pauvres. Mais les travailleurs salariés sont ceux qui ont le pouvoir de briser cette logique barbare. Même dans les pays où la paysannerie est beaucoup plus importante, comme le Brésil ou le Mexique, où des mouvements tels que Via Campesina et les zapatistes ont pu inspirer des centaines de milliers de personnes, c’est la classe ouvrière qui a le pouvoir de faire face aux multinationales et de stopper l’armée. La lutte contre le système verra émerger une multitude de coalitions entre différentes révoltes et forces sociales, mais son succès dépendra du rôle central d’une classe ouvrière mondiale.
René Cuillierier (Paris 19e)

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